ANANDWAN, LA FORÊT JOYEUSE

A l'est du Maharashtra, le village d'Anandwan accueille 2 500 malades et lépreux. Sous le signe de l'autosuffisance.

Il était jeune et riche. Avocat de profession, il était depuis peu membre du conseil municipal de Warora, une petite ville dans l'extrême est de l'Etat du Maharashtra. Un soir de 1948, en rentrant chez lui après sa journée de travail, Muralidhar Devidas Amte croise un homme qui va changer toute sa vie. Il s'appelle Tulshiram. Atrocement déformé par la lèpre qui le ronge, il n'a plus que quelques heures à vivre. A sa vue, le jeune homme prend peur et s'enfuit... puis se ravise. Pourquoi a-t-il ainsi paniqué, lui d'habitude si courageux, à la vue d'un être aussi inoffensif? Celui que tout le monde appelle aujourd'hui Baba Amte a fréquenté quelques années auparavant l'ashram du Mahatma Gandhi à Sevagram avant de se rêver sadhu, religieux mendiant. Sa propre réaction, face à ce lépreux, le bouleverse. Il décide de changer de vie. Et convainc la municipalité de Warora de lui céder un terrain, afin d'y créer un village communautaire où les lépreux pourront à la fois vivre et être soignés. Avec une idée force: leur rendre leur dignité en leur permettant de travailler. En 1951, après un passage à l'école des maladies tropicales de Calcutta, il débarque en pleine jungle avec son épouse et ses deux bébés. Une demi-douzaine de lépreux les accompagnent. Ensemble ils vont défricher, planter, construire. Ainsi naît Anandwan (*), la «forêt joyeuse». 

Aujourd'hui, Anandwan est probablement la plus grande concentration au monde d'hommes et de femmes «cassés» par la maladie ou la vie. Quelque 2 500 personnes y résident, dont 1 500 lépreux. Les autres sont pour la plupart aveugles, sourds-muets ou culs-de-jatte. A l'exception des plus âgés, installés dans une maison de retraite, tous travaillent, dans les champs ou dans l'un des nombreux ateliers. Logés, nourris et soignés gratuitement, ils touchent en outre une allocation, qui diffère selon leur emploi et leur permet de bénéficier d'une certaine autonomie. «Nous ne parlons pas de Gandhi, mais nous mettons en pratique son rêve d'autosuffisance. En ce sens, nous sommes ses héritiers», souligne Sitarkarte Bravho, un ingénieur qui travaille depuis vingt-huit ans à Anandwan. «Notre seule religion, ajoute-t-il, est celle de l'humanité.» 

D'abord agricoles, les activités, au fil des ans, se sont multipliées, grâce à l'aide d'ONG indiennes ou étrangères et de quelques généreux donateurs: tissage et couture, mais aussi fabrication de bourre de matelas à partir de chutes de tissu ou de plastique, assemblage de tricycles qui serviront de fauteuils roulants, fabrication d'armoires métalliques, réparation de vieux téléviseurs... Le village compte deux hôpitaux, dont un spécialisé dans le traitement de la lèpre, une école pour enfants sourds et une autre pour les déficients visuels, des centres de formation pour handicapés et, depuis peu, pour jeunes chômeurs. 

A 93 ans, Baba Amte garde l'esprit vif, même si sa colonne vertébrale déficiente l'oblige, depuis plusieurs années déjà, à vivre en permanence allongé. Chaque soir, lorsque la chaleur tombe un peu, on lui fait faire le tour du domaine grâce à une sorte de «babamobile», un lit équipé de roulettes de tricycle. Sadhana, son épouse, si menue et si forte, est toujours à son côté. Leur maison est au centre du village. Dans le jardin, un monument à l' «arbre inconnu» a été construit, en souvenir de tous ceux qu'il a fallu abattre pour arracher Anandwan à la forêt. «J'entends, dit le vieil homme, le murmure de ses feuilles.» 

Dominique Lagarde pour l'Express (8/2007)

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